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Publié le par rituelsdelascience-cpprod

Le film « Rituels de la science, sciences du rituel » s’inscrit aux croisements de mes centres d’intérêts, entre le cinéma, l’étude de la culture Fon au Bénin (anciennement le Dahomey), et les sciences, qu’elles soient humaines ou dites « dures ». J’avais jusqu’à présent développé chacune de ces pistes de manière autonome dans différents projets : documentaires, livres ou expositions. Il me semblait important de faire converger ces directions, car elles se répondent sur bien des aspects. Le film est d’ailleurs la première étape d’un travail plus poussé sur les ponts possibles entre ces sciences, par un dialogue entre savoirs et cultures. La thématique générale pourrait être formulée ainsi : « science sans prescience n’est que ruine de l’homme ».

En 2005, dans le cadre d’une exposition de culture scientifique dont j’assurais le commissariat, j’ai eu l’opportunité de me rendre au cœur du Pôle Optique et Vision de Saint-Étienne pour filmer la conclusion de deux années de travaux sur un élément d’un laser où j’ai pu réaliser des images. Je ne les ai finalement pas intégrées dans l’exposition « Focalise, les voies de l’optique », mais ces images, filmées en salle blanche, avaient une beauté singulière que je me suis promis d’utiliser un jour.

Quelques années après ce tournage, en discutant avec Florent Pigeon de l’humanisation des scientifiques dont l’image est souvent caricaturale, j’ai ressenti la nécessité de mettre en résonance ce monde scientifique avec un autre monde que je côtoyais intimement par ailleurs, mais aussi à travers mes études et mes films : celui de la culture Fon où s’est développé et structuré le vodoun (vaudou). Une opportunité de tourner le second volet du film s’est présentée en 2009, où j’ai pu suivre l’intégralité de célébrations vodoun dédiées aux divinités des familles royales d’Abomey (capitale historique du Bénin dont je suis originaire par mon père).

Le film prenait alors forme, souhaitant rendre cette confrontation entre deux référents généralement éloignés dans notre imaginaire collectif, une expérience scientifique occidentale et une thérapeutique magique, et poursuivant cette idée empruntée à Bruno Latour : nous n’avons jamais été moderne.


La rencontre entre les deux mondes est apparue, par l’image, dans toute son évidence, non dans son étrangeté. Si les pratiques décrites, scientifiques ou magiques, semblent obscures, leur relation que le film inaugure est éclairante, lumineuse.

Le film se présente ainsi : la première partie se déroule au Pôle Optique et Vision de Saint-Étienne en salle blanche, zone aseptisée où il ne doit y avoir aucune poussière. Deux chercheurs finalisent deux années de travaux autour d’un petit élément essentiel dans la fabrication d’un laser.

La seconde partie se situe dans une petite maison en latérite à Abomey. Un tradipraticien organise un rituel pour soigner un individu, rituel qui s’inscrit dans un ensemble de cérémonies plus large de protection.

Les deux cérémonials sont montés l’un après l’autre, sans commentaire, avec un soin tout particulier apporté à la bande sonore. Seuls deux cartons d’introduction à chaque séquence donnent les indications minimales pour comprendre les situations exposées, dont le détail serait laborieux et inutile à décrire.

L’écriture, le découpage, puis le montage, s’attache à retranscrire deux chorégraphies. La précision des gestes des mains, l’attention apportée à tous les détails, le déplacement respectueux des deux personnes dans un espace réduit : l’ensemble de ce qui se déroule, en France comme au Bénin, crée une sorte de théâtre des corps, une danse des mains minimale et rigoureuse.

De l’écriture au montage des images, une même tension vers cette idée de mouvements ritualisés, de fluidité, de précision.


Et plutôt que de mélanger les images des deux univers proposés en imposant un discours par le montage, en laissant se développer chacun selon son rythme propre, ce sont les imaginaires qui se côtoient, se mêlent et se reconnaissent dans leurs différences et leur proximité, renforcés par une attention essentielle à la bande son. Ce travail se développe à partir de sons naturels enregistrés en direct, mais traités comme une composition à part entière. Il s’agit là d’une approche électro-acoustique, à la manière de l’artiste connu sous le nom de « Quiet American », qui réalise des disques nés des sons d’ambiance qu’il ramène de ses voyages. Le résultat est d’une musicalité étonnante, tout en gardant la présence des lieux où le matériau sonore brut a été capté.

Par le film « Rituels de la science, sciences du rituel », la mise en parallèle de deux réalités à priori opposées (expérience scientifique et thérapeutique magique) est une mise en perspective. Elle produit un choc esthétique et moral, un éclaircissement mutuel de pratiques éloignées ayant un fond commun, l’humain.

Dans la confrontation radicale entre ces deux moments, la force du montage, l’absence de parole interprétative et la bande-son suggestive doivent faire émerger de manière asymptotique :
 

  -    l’humanité de la pratique scientifique la plus pointue, alors qu’elle est souvent considérée comme froide : son caractère abstrait et poétique aussi.
  -    l’exigence et la valeur des pratiques africaines, à travers des rituels précis ayant souvent pour but une thérapeutique, dont l’élaboration démontre la connaissance raffinée de l’humain, et l’importance pour lui du symbolique


Le documentaire « Rituels de la science, sciences du rituel », entre documentaire scientifique et document ethnographique, est un geste artistique. Dans le sens où l’art cinématographique doit ici être le chaînon manquant entre sciences dures et sciences humaines.


Le documentaire « Rituels de la science, sciences du rituel », entre documentaire scientifique et document ethnographique, est un geste artistique. Dans le sens où l’art cinématographique doit ici être le chaînon manquant entre sciences dures et sciences humaines.

 

Arnaud Zohou

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